Le Desnos


Les cou­lis­ses étaient à pré­sent vid­ées de la vi­vante et bru­yante mas­se qui, quel­ques ins­tants plus tôt, en avait in­ves­ti les moin­dres re­coins. Georges, écou­tant va­gue­ment la ru­meur de la salle et de l’or­ches­tre, obser­vait Ackermann mar­cher len­te­ment en rond, ta­po­tant sa ba­guette con­tre sa jam­be, ce cré­tin ne m’a qu’à peine adres­sé la pa­role, pen­sa Georges, un sim­ple bon­soir accom­pa­gné d’une molle poi­gnée de main, à peine s’il s’est aper­çu que j’exis­tais, j’ai eu l’im­pres­sion d’être une char­ge, oui, quel­que chose d’en­com­brant dont il fau­dra bien s’ac­com­moder, c’est quand même ahu­ris­sant, nous al­lons tout de même jouer en­sem­ble, en­sem­ble, c’est im­por­tant, je ne vais pas jouer par-dessus ni à côté de l’or­ches­tre, ni avant ni après, nous allons jouer en­sem­ble, je me de­man­de s’il a bien com­pris que nous allions jouer en­sem­ble, c’est à se de­man­der s’il con­naît l’exis­tence même de ce con­cept, mais lui ne dai­gne même pas m’adres­ser la pa­ro­le, c’eût été, il me sem­ble, un mi­ni­mum, alors que je n’ai pas eu droit à la plus pe­tite ré­pé­ti­tion, nous au­rions pu au moins pren­dre quel­ques ins­tants pour lire tous les deux la par­ti­tion et échan­ger nos idées, ou du moins qu’il me fasse part des siennes puis­qu’il est trop tard pour pro­po­ser les miennes, mais non, Mon­sieur tour­ne tran­quil­le­ment, loin de moi, en évi­tant soi­gneu­se­ment de me re­gar­der, on ne sait ja­mais, ça pour­rait lui être fa­tal, nous n’avons rien échan­gé, lui va jouer, il sait comment il va le jouer, je vais de­voir m’ada­pter, épou­ser son point de vue, épou­ser, non, c’est ré­pu­gnant, cet homme me ré­pu­gne, c’est un grand chef, dit-on, oui, bon, il n’est pas mauvais, admet­tons, mais un homme qui agit de cette ma­nière ne peut pas être grand.
Georges dé­tour­na le re­gard, accepta la pe­tite bou­teille d’eau que lui pro­po­sait un ré­gis­seur, mer­ci beau­coup, dit-il en sou­riant, je crois que je vais en avoir besoin, et, après avoir bu quel­ques gor­gées, la lui rendit. Il en­ten­dit alors le haut­bois don­ner le la, puis tout l’or­ches­tre s’ac­cor­der, ça y est, ça va com­men­cer, bon, je suis tou­jours tendu, sans au­cun doute, mais plus an­gois­sé, non, après tout je suis ten­du comme avant chaque con­cert, c’est plu­tôt bon signe, c’est une ten­sion né­ces­saire, pour ainsi dire. Ackermann, comme s’il s’était brus­que­ment ma­té­ria­li­sé à côté de Georges, po­sa la main sur son dos, le fai­sant sur­sauter.
— Tout va bien, Georges ? dit Ackermann avec un large sou­rire. Il pa­raît que vous avez eu des pe­tits sou­cis, der­niè­re­ment.
Voilà que cet abru­ti s’in­quiè­te pour ma san­té, à pré­sent, pensa Georges.
— Ah, oui, c’est sans doute Hélène qui vous a, oui, en effet, j’ai…
Mais Ackermann, par un ges­te qui se vou­lait cour­tois, in­vi­ta Georges à en­trer en scène (la salle et l’or­chestre étaient à pré­sent par­fai­te­ment si­len­cieux et n’at­ten­daient donc plus qu’eux), ar­bo­rant le large et fac­tice sou­ri­re qui ne l’avait pas quit­té ; la ré­ponse de Georges était tout à fait su­per­flue.
— Non, enfin oui, tout va bien, merci, dit Georges en passant la porte qui donnait, côté jardin, sur la salle, suivi de près par le chef.
Applau­dis­sements, Georges se fau­file par­mi les pu­pi­tres pour re­join­dre le cen­tre de la scène, poi­gnée de main au pre­mier vio­lon, comment allez-vous, lui dit-il, mais com­ment s’ap­pelle-t-elle, dé­jà, Catherine, Sabine, bon, peu im­por­te, bref sa­lut au pu­blic, le chef monte sur son es­tra­de.
Et puis le si­lence — si­lence que Georges aime tant, dense, at­ten­tif, si­non ami­cal, du moins res­pec­tueux, en dé­pit de l’iné­vi­table der­nière quin­te de toux.
Georges ferma les yeux. Bien­tôt, là, dans une se­conde ou deux, je vais en­fin en­ten­dre la tim­bale, ces quatre pe­ti­tes ca­res­ses de la tim­bale, piano, puis la cin­quième, la cin­quième ca­res­se, qui donne l’im­pul­sion aux bois, oui, même les idées les plus tor­dues de cet im­bé­cile ne pour­ront pas dé­truire cette beau­té que j’at­tends de­puis si long­temps, ce n’est pas né­gli­gea­ble, n’est-ce pas, de jouer Beethoven de­vant deux mille per­son­nes, même si je ne suis pas pré­ci­sé­ment ce­lui que le pu­blic at­ten­dait, mais peu im­porte, non, ce n’est pas né­gli­geable, c’est vrai, j’en rê­vais de­puis si long­temps, alors oui, je peux re­mer­cier Hélène, évi­dem­ment, pour m’avoir offert cette occa­sion ines­pé­rée, cette occa­sion que je n’osais pas cher­cher par moi-même, que je n’osais plus de­puis long­temps cher­cher par moi-même, oui, même dans ces con­di­tions dou­teuses et avec ce chef pas moins dou­teux, oui, c’est ines­péré, pas seu­le­ment pour ces deux mille per­son­nes, bien sûr, pas seu­le­ment par pure va­ni­té, même si, bon, il faut bien l’avouer, mais après tout ce n’est pas la pre­mière fois, même si avec le qua­tuor ce n’est pas tout à fait pa­reil, ce n’est pas pour cette rai­son, non, tu vas voir que j’en suis ca­pa­ble, tu vas voir ce dont je suis ca­pa­ble, tu vas bien être obli­gé de le cons­ta­ter, mais n’est-elle pas là, pré­ci­sé­ment, la pure va­ni­té, ou peut-être la to­ta­le absur­di­té de cette en­tre­prise, non, non, et puis je ne vais pas re­com­men­cer à re­tour­ner ce pro­blème dans tous les sens, ce n’est pas exac­te­ment le mo­ment, alors oui, je vais sa­vou­rer ces ca­res­ses de la tim­bale comme si le feutre de la ba­guette ca­res­sait ma pro­pre peau et non celle ten­due sur le fût de l’ins­tru­ment.
Mais non. Georges ne sen­tit au­cune ca­res­se sur sa peau. Bien sûr, puis­que ce n’était pas la tim­bale qui jouait.
Georges rou­vrit immé­dia­te­ment les yeux. Sa si­dé­ra­tion fut telle qu’il ne re­con­nut aucun des ins­tru­ments de l’en­semble formé par les altos, les vio­lon­celles et les bas­sons. En­core moins la mu­si­que qu’ils jou­aient.
La salle entière, sans doute, put lire sur son vi­sage la cons­ter­na­tion — l’effroi. Georges, le vio­lo­niste, le so­liste, l’em­pe­reur, se noyait, pour ainsi dire, en public.
Sa stupeur avait comme obs­trué son es­prit et la mu­si­que jouée s’y accu­mu­lait comme de l’eau dans un évier bou­ché. C’est seu­le­ment quand les haut­bois amor­cèrent leur chant mé­lan­co­lique que la con­science de Georges se ré­veilla, et qu’il désen­gor­gea, si l’on peut dire, les ca­na­li­sa­tions de son cer­veau pour que les sons qui s’y agglu­ti­naient for­mas­sent enfin un tout co­hé­rent.
Le concerto de Brahms.




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