Démission


Après avoir frappé à la sur­face vi­trée de la porte d’en­trée, un jeune homme patien­tait sur le per­ron en espé­rant qu’on daigne lui ouvrir. Ses bras étaient chargés d’un volu­mi­neux bou­quet de fleurs aux couleurs si vio­lentes et si osten­sible­ment gaies que, lorsqu’il ouvrit enfin la porte et qu’il vit le cour­sier encom­bré de cette gerbe criarde, Philippe pensa qu’il s’agis­sait d’une mau­vaise plai­san­terie. Il en­vi­sa­gea d’ail­leurs un court ins­tant de ren­voyer le li­vreur dont le sou­rire s’était crispé à force d’atten­dre qu’on le li­bé­rât de sa charge. Il son­gea à con­gé­dier fleurs et fleu­riste avec fra­cas, en lâ­chant peut-être un ju­ron so­nore, ou au con­trai­re avec calme, sans pro­non­cer un seul mot et en re­fer­mant sim­ple­ment la por­te, avant de se rendre compte qu’il était par­faite­ment im­pos­sible que qui­con­que eût com­mis une telle gros­sière­té. Non que Philippe crût in­ca­pa­ble qui que ce fût d’une aus­si ré­vol­tante obscé­nité, mais per­son­ne, bien sûr, ne pou­vait savoir, c’était tout bon­ne­ment im­pos­sible, il ne s’agis­sait que d’une malheu­reuse co­ïnci­dence. Philippe ne put s’em­pê­cher de voir dans ce bou­quet une sorte de signe, mais un signe de quoi, exacte­ment, et puis non, je ne suis pas su­persti­tieux, pensa-t-il après avoir saisi presque contre son gré la gro­tesque com­po­si­tion flo­rale, ce n’est que de la su­persti­tion, de la vul­gaire su­persti­tion, c’est un bou­quet qui m’a été en­voyé et qu’un cour­sier m’ap­por­te. Oui, d’ac­cord, pré­ci­sé­ment ce ma­tin, mais c’est une co­ïnci­dence, point.
Philippe re­mercia méca­niquement le li­vreur et le re­garda suivre la pe­tite allée puis, non sans dif­fi­cul­tés, ou­vrir le por­tail. Il est amu­sant de cons­tater, pensa-t-il, à quel point les gens sont mal­habi­les, per­sonne ne par­vient à mani­puler cor­recte­ment ce por­tail, per­sonne ne par­vient à ou­vrir ni à fer­mer ce por­tail, cet inno­cent por­tail, sans y pas­ser un temps dé­rai­son­na­ble­ment long, quand ils n’aban­don­nent pas pu­re­ment et sim­ple­ment cette ba­nale opé­ra­tion. Il pensa éga­le­ment qu’il était ab­surde de vé­ri­fier que ce livreur re­joi­gnît bien sa ca­mion­nette, sur­tout ainsi, en se tenant dans l’en­ca­dre­ment de la por­te, raide et en­com­bré de cet af­freux bou­quet. Il se dé­ci­da enfin à rentrer.
D’un pas qui sem­blait alourdi par le pa­quet qu’il por­tait, pour­tant très léger, Philippe en­tra dans la cuisine, actionna la pé­dale de la pou­belle et lâ­cha le bou­quet qui tom­ba dans le fût oblong en émet­tant un frois­se­ment de pa­pier et de plas­tique. Ce ma­chin prend toute la place, pensa-t-il, ça ne ferme même plus. Bien, il n’y a au­cune ur­gence, je chan­ge­rai le sac plus tard. Il se re­tour­na, fit quel­ques pas pour al­lu­mer la ca­fe­tière et s’affala lour­de­ment sur une chaise en sou­pi­rant.
Philippe, qui re­gar­dait dis­trai­te­ment le bou­ton de la ca­fe­tière cli­gno­ter, pen­sa né­gli­gem­ment qu’un mot de­vait être agra­fé sur l’em­bal­lage du bou­quet, ou une carte, quel­que chose enfin qui de­vait ré­vé­ler l’iden­ti­té de l’ex­pé­di­teur du pré­sent ri­di­cule qui avait trou­vé sa juste place dans la pou­belle. Car c’était vrai­sembla­ble­ment d’un ca­deau qu’il s’agis­sait. Philippe se leva et se di­ri­gea vers la pou­belle, en sou­leva à nou­veau le cou­ver­cle et vit en effet une en­velop­pe agra­fée sur le pa­pier d’em­bal­lage, qui con­te­nait se­lon toute vrai­sem­blan­ce une car­te sur la­quelle devait être écrit un nom, peut-être un mot, en­velop­pe qu’il arra­cha d’un geste sec. Mais qui donc peut bien pos­sé­der un goût aussi per­ver­ti, pensa-t-il en re­gar­dant une der­nière fois les fleurs, un amour du kitsch avec un aus­si dé­so­lant pre­mier degré ?
Joyeux anniversaire — Lucie. Son mot, pensa Philippe, est aussi na­vrant que sa ca­pa­ci­té à se sou­ve­nir de la date de mon an­ni­ver­saire, sans parler de son ca­deau, plus pi­toyable en­core, mais peut-on d’ail­leurs en­core parler de ca­deau ? Carte et en­ve­loppe re­joi­gnirent le bou­quet dans la pou­belle.
Après une grande hési­ta­tion, après s’être lon­gue­ment de­man­dé quel café, parmi le large éven­tail qui lui était offert, lui con­vien­drait le mieux à cet ins­tant, Philippe opta pour un ca­fé doux et allon­gé, in­séra la cap­sule dans la ma­chine et re­gar­da le li­qui­de s’écou­ler len­te­ment dans sa grande tasse. Il sor­tit de la cui­si­ne tout en ava­lant une gor­gée brû­lante et gra­vit les mar­ches de l’es­ca­lier avec une non­cha­lance af­fec­tée.
— Lucie a en­voyé un bou­quet de fleurs, dit-il en en­trant dans sa cham­bre, vrai­ment moche, j’ai ra­re­ment vu une chose pa­reille, j’ai tout mis à la pou­belle. Un bou­quet pour mon anni­ver­saire. Tu te rends compte, Catherine ? Elle a un mois d’avan­ce, un mois. Trente-cinq jours pour être pré­cis. Elle dé­raille com­plè­te­ment. J’ai même cru un ins­tant que c’était pour toi, pour, enfin tu vois, comme si c’était quelqu’un qui, ou comme si c’était, enfin bref, aucune im­por­tance.
Philippe but quel­ques gor­gées de son café, posa avec pré­cau­tion la tasse sur sa table de che­vet et, sans bou­ger, re­garda lon­gue­ment son épouse qui était allon­gée dans le grand lit. Son visage n’était plus tout à fait celui qu’il avait connu. In­ca­pable de dé­ter­miner la cause de cette in­vi­si­ble mais évi­dente trans­for­ma­tion, il pivota la tête, dans l’axe de celle de sa femme, ce qui, bien en­ten­du, se révéla inu­tile. Il con­tourna le lit afin de se rappro­cher. Je serais mieux à genoux, pensa-t-il, ou du moins verrai-je peut-être quelque chose, peut-être com­pren­drai-je mieux ce qui m’échap­pe à pré­sent, ce qui m’échap­pe, en fait, de­puis que je me suis ré­veillé, de­puis que j’ai ou­vert les yeux. La cause de cette étran­ge­té n’est peut-être dé­ce­lable qu’à l’échelle du cen­ti­mètre.
Philippe s’age­nouilla et, len­te­ment, par petites avan­cées suc­ces­sives, comme s’il re­dou­tait que, par un mou­ve­ment trop brusque, un in­fime dé­tail pût échap­per à sa vi­gi­lance, il s’ap­pro­cha d’elle, si près qu’il eût été en me­sure de sentir son souf­fle ca­res­ser sa peau. La tex­ture de sa chair, sa cou­leur, même s’il sa­vait tout ce­la dé­sor­mais très éphé­mère, ne lui sem­blaient dif­férer en rien, jusqu’au plus pe­tit dé­tail, de tout ce qu’il con­nais­sait si bien. Tout sem­blait en ordre, le moin­dre pli, la moin­dre ride, les traits dé­li­ca­te­ment bleu­tés des veines, la cour­bure des cils, la lé­gère bril­lance des pom­met­tes, les sil­lons mi­nus­cules qui creu­saient dis­crè­te­ment les lè­vres. Peut-être ses lèvres sont-elles un peu plus pâles, pensa-t-il, peut-être ont-elles per­du un peu de leur sa­tu­ra­tion, mais enfin.
Cependant rien ne lui était plus fa­mi­lier. Les seuls chan­ge­ments qu’il pou­vait cons­ta­ter étaient si té­nus qu’il se re­fu­sait à croire qu’ils pou­vaient à ce point la mé­ta­mor­pho­ser ; ce souf­fle, par exem­ple, dont il ne sen­tait pas la ca­res­se sur sa pro­pre joue, l’absen­ce de l’in­fime et ré­gu­lière di­la­ta­tion des na­ri­nes, du rou­le­ment des yeux sous les pau­pières ou en­core des lé­gers mou­ve­ments de la tête. Oui, pensa-t-il, même quand on dort, ou même quand, très con­sciem­ment, on es­saie de ne faire au­cun mou­ve­ment, on ne peut s’em­pê­cher de bou­ger, on ne peut em­pê­cher la mé­ca­ni­que de pour­suivre son tra­vail, de pro­vo­quer con­ti­nuel­le­ment des mou­ve­ments, de pe­tits mou­ve­ments par­fois in­sai­sis­sables mais évi­dents lors­qu’ils sont ab­sents, on les voit alors, pour ainsi dire, en creux. Ou peut-être, pensa-t-il encore, est-ce la ri­gi­di­té nais­sante des tis­sus, iné­vi­ta­ble, qui en­traî­ne­rait une sub­tile mo­di­fi­ca­tion du pay­sage fa­cial. Non, pensa-t-il, ça n’a rien à voir avec l’ab­sence de mou­ve­ment, tout cela est si pro­saïque, si terre à terre, et quant à la ré­pu­gnante ri­gi­di­té, non, c’est tout à fait autre chose.
Agacé, Philippe se releva, il n’apprendrait rien, ce n’est pas une ques­tion de dis­tance, j’au­rais beau la scru­ter au mi­cro­scope ou au con­traire la re­gar­der de loin, en plis­sant les yeux pour mieux appré­cier les mas­ses co­lo­rées, les con­trastes, les nu­ances, je ne com­pren­drais pas pour­quoi je ne la re­con­nais plus. Ou si peu.
Il songea un instant à Rembrandt, mais non, pensa-t-il, aucun des hommes, sur ce ta­bleau, ne re­garde celui qui est éten­du sur la table, per­sonne n’ose l’af­fronter, le plus té­mé­raire se penche, oui, et même très près, comme pour mon­trer, en bon élève, son inal­té­rable in­té­rêt. Mais ce n’est qu’une feinte, ses yeux ne font que frô­ler le corps, il ne le re­gar­de pas, même s’il doit va­gue­ment voir quel­que chose. Il fixe plutôt, me sem­ble-t-il, la pau­me de la main gau­che du pro­fes­seur, ou peut-être juste un peu au-dessous, je ne me sou­viens pas, il est de toute façon dif­ficile de dé­ter­miner avec pré­ci­sion la di­rection de son re­gard. Moi, je re­garde Catherine atten­ti­ve­ment, je la scrute, pour ainsi dire. Pour­quoi, d’ail­leurs, ne la re­garde­rais-je pas ? Mais, je dois l’admet­tre, elle pa­raît tout de même plus en forme que l’objet de la leçon du pro­fes­seur Tulp. Non, pas plus en forme, bien sûr que non, puis­que, mais enfin, disons qu’elle est plus pré­sen­table. Oui, c’est cela, bien plus pré­sen­table. Évi­dem­ment, il pa­raît com­pli­qué d’être moins pré­sen­table qu’un gi­sant au teint de cen­dre dont un des mem­bres est dé­pour­vu de peau sur une large moi­tié et dont muscles et ten­dons sont sou­levés par une pince, dont l’in­ti­mi­té, en quel­que sorte, est mal­me­née par un ins­tru­ment chi­rurgi­cal qu’il est dif­fi­cile de ne pas assi­mi­ler à un ins­tru­ment de tor­ture, en dé­pit du geste dé­li­cat, voire pré­cieux, de la main libre du pro­fes­seur. Nous n’en sommes pas là.




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