L’Autre cahier


Élodie m’atten­dait en bas des es­ca­liers, un pe­tit sac en toile au­tour des épau­les. Sou­riante. Je suis stu­pide, ai-je pen­sé, ça va mal fi­nir, Ma­man va me hur­ler des­sus. Ce n’est pas le mo­ment. Mais ma cousine sem­blait si con­tente, sau­til­lante, même, une vraie puce, ai-je pen­sé, allez on y va, tu vas voir, c’est sym­pa et nor­male­ment il n’y a per­sonne à cette heure-ci, attends, je vais écrire un mot, elle grif­fonna rapi­de­ment quel­ques lignes sur un car­net po­sé sur une pe­tite con­sole, je pus lire par-dessus son épaule nous sommes sur la plage, on re­vient bien­tôt, bi­sous, Élodie et Camille. Elle arra­cha la page du car­net, posa le pa­pier en évi­dence sur la table de la cuisine, prit un trous­seau de clefs, nous sor­tîmes, elle fer­ma la porte, véri­fia plusieurs fois qu’elle l’avait cor­recte­ment ver­rouil­lée. Nous nous diri­geâmes vers un petit por­tail au fond du jar­din, je me re­tour­nai et re­gar­dai la mai­son que l’on pou­vait à pré­sent par­faite­ment voir dans son en­semble, pas moins gro­tesque que son in­té­rieur, tu la trouves belle, la maison, heu, oui, oui, elle est chouette, ah bon, moi, je sais pas, enfin bref.
Le petit por­tail don­nait sur une route goudron­née que nous em­prun­tâmes sur quel­ques mètres avant de pé­né­trer dans une sorte de pe­tit che­min entre deux mai­sons, à peine en­tre­tenu, très pen­tu, quel­ques vieux ron­dins de bois fai­saient office d’esca­lier, et puis fi­nale­ment plus rien, uni­que­ment de la terre sèche et des cail­loux, les mai­sons étaient à présent der­rière nous, de grands buis­sons avaient rem­placé les murs de pierre, ce qui donna un aspect net­te­ment plus ha­sardeux à notre pro­me­nade, pour mon plus grand bon­heur, enfin un en­droit un peu digne d’un grand re­por­ter, nous par­tions à l’aven­ture dans des con­trées inex­plo­rées, on au­rait dû pren­dre une carte, une bous­sole, des vivres, ou alors non, mieux, nous avions tout cela mais des ban­dits nous ont tout volé, j’ai pu mettre les bri­gands en fuite et sau­ver Élodie, mais pas les vivres, on va de­voir se fa­bri­quer des arcs et des flè­ches pour chas­ser.
Élodie cria. Une plante, un ajonc, peut-être, dé­bor­dait un peu sur le che­min et avait éra­flé sa main droite, c’est rien, j’ai eu peur, mais ça fait pas mal, c’est pas la pre­mière fois que ça m’ar­rive, zut, ça sai­gne, bon, c’est pas grave. Bien, la na­ture est hos­tile, par­fait, peut-être même que c’est une plante em­poison­née, j’eus immé­dia­te­ment honte de me ré­jouir, non pas de la bles­sure de ma cousine, mais tout de même, tu es sûre, ça va, bah oui, je t’ai dit.
Tout à coup, au dé­tour d’un four­ré, nous dé­couvrîmes la mer, une mer calme et si­len­cieuse, ac­cueil­lante, immense, nous étions encore très en sur­plomb, je m’ar­rê­tai un ins­tant et pro­fi­tai de cette ver­ti­gi­neuse im­men­si­té, c’est beau, dis-je, qu’est-ce que tu dis, Élodie con­ti­nuait à des­cen­dre sans se sou­cier de mon rythme de mar­che, rien, at­tends-moi, je dé­va­lai le che­min au ris­que de tom­ber pour la re­join­dre. Nous arri­vâ­mes sur la plage.
Enfin, la pla­ge, il faut le dire vite, ai-je pensé. Il s’agis­sait plu­tôt d’une es­pèce de mi­nus­cule grève très en­cais­sée, cons­ti­tuée de ga­lets et de gros ro­chers, pas la moin­dre trace de sable, c’est classe, hein, et t’as vu, per­sonne à l’ho­ri­zon, dit-elle, se tour­nant vers moi en écar­tant les bras. J’étais un peu dé­çu, mais au fond, oui, c’est clas­se, oui, j’aime bien, nous étions les deux seuls res­capés d’un ter­rible nau­fra­ge, aban­don­nés sur une pe­ti­te cri­que in­vi­sible et inac­ces­sible, com­ment allons-nous sur­vivre, ce n’est pas une route très em­prun­tée, aucun ga­lion à l’ho­ri­zon, on va quand même faire un feu pour se faire re­pé­rer, on ne sait jamais, allez, viens Camille, qu’est-ce que tu fais, on va se bai­gner. Élodie re­ti­ra sa che­mise et son pan­ta­lon.
Brus­que­ment, mes rêve­ries d’aven­tures s’éva­noui­rent. J’avais noté, la veille, dès notre arri­vée, sa mai­greur que j’avais ju­gée peut-être un peu exces­sive. Elle était ef­frayante. J’au­rais pres­que pu met­tre ses cuis­ses entre mon pouce et mon index, bon, peut-être pas, tout de même, mais au­tour de ses bras très fa­ci­le­ment, ses mem­bres n’étaient que de min­ces al­lu­met­tes et son mail­lot de bain ne pou­vait mas­quer les ré­gu­lières va­gue­lettes de ses côtes, le dé­so­lant creux de son ven­tre, ni l’os de son bas­sin qui poin­tait comme si au­cune chair ne la re­cou­vrait.
Elle fit sem­blant de ne pas voir mon ef­fa­re­ment — ou peut-être n’en avait-elle sim­ple­ment pas cons­cience — et se di­ri­gea vers l’eau. Sa co­lonne ver­té­brale et ses omo­pla­tes extra­ordi­naire­ment sail­lantes sem­blaient pou­voir à tout mo­ment dé­chi­rer sa peau, ses fesses par leur absence pa­rais­saient con­ca­ves, allez, viens, Camille. Elle sau­tait de galet en galet, choi­sis­sant les plus gros, cher­chant son équi­libre, j’avais peur qu’elle ne tom­bât, que son frêle sque­lette ne se bri­sât sur la roche, mais com­ment peut-elle seu­le­ment mar­cher, on di­rait qu’elle n’a pas de mus­cles, elle tré­bu­chait en riant, se rat­tra­pant au der­nier mo­ment, je fré­mis­sais en me re­te­nant de crier.
Allez, tu viens, non, j’ai pas très en­vie de me bai­gner, mais ça va, je suis bien, là. Élodie en­tra dans l’eau, peu à peu s’en­fon­ça dans la mer, je n’étais tou­jours pas très ras­suré, elle était encore chan­ce­lante, allez, elle est un peu fraî­che mais ça fait du bien, elle res­sem­blait à une ma­rion­nette, te­nant ses mains co­mi­que­ment hors de l’eau, comme si son corps en­tier était ainsi pré­ser­vé du froid.
Elle fi­nit par plon­ger ses mains dans l’eau. Sa main droi­te, donc, entre au­tres. Qui était écor­chée et sai­gnait encore un peu. Élodie dut être sur­prise par la mor­sure du sel sur sa plaie. Elle sur­sauta, bas­cula, tom­ba. Pa­ni­qua. Elle avait sans doute bu la tas­se, ce qui n’ar­ran­gea rien. Ses bras bat­taient la sur­face de l’eau mais sa tête pei­nait à en sor­tir. Alors évi­dem­ment je pani­quai éga­le­ment. Que faire, pas un seul adulte à moins d’un quart d’heure de mar­che, je restai pé­tri­fié, la bou­che ou­ver­te, les bras bal­lants, j’étais inu­tile, j’étais, com­me on dit, com­me un con. La sur­face de l’eau était bouil­lon­nante, ses bras bou­geaient dans tous les sens, merde, il faut faire quel­­que chose, oui, il faut faire quel­que chose, mais quoi, je ne sais pas, mais il faut faire vite, il faut que je fasse quel­que chose, vite, il y a ur­gen­ce, alors je cou­rus, man­quant de tom­ber à chaque en­jam­bée, je pé­né­trai tout ha­bil­lé dans l’eau qui me sem­bla gla­cée, avan­çai pé­ni­ble­ment vers Élodie qui con­ti­nuait à se dé­bat­tre, par­vins à la sai­sir par les ais­sel­les, réus­sis à main­te­nir sa tête hors de l’eau, l’ap­puyant con­tre mon tor­se. Elle ins­pi­ra une quan­ti­té in­croyable d’air, tous­sa, puis con­tin­ua à res­pi­rer bruyam­ment, tous­sa en­core, son corps tou­jours agi­té de quel­ques sou­bre­sauts.
Elle se cal­ma ra­pi­de­ment, je la pris dans mes bras, elle se lais­sait com­plè­te­ment faire, ses ef­forts l’avaient épui­sée, ses yeux étaient fer­més. Son poids in­si­gni­fiant me bou­le­ver­sa, je pou­vais la por­ter fa­ci­le­ment mal­gré ma dé­ri­soire mus­cu­la­ture. Je l’al­lon­geai tout près du bord, elle tous­sait en­core, mais elle bou­geait, ses ges­tes étaient cons­cients et vifs, d’ail­leurs elle s’as­sit, bref, rien de grave, nous avions eu peur, sur­tout elle, j’ima­gine, elle avait be­soin de se re­po­ser un mo­ment, de re­cou­vrer ses es­prits.
Je cou­rus cher­cher ses af­fai­res qui étaient res­tées quel­ques mè­tres plus haut. Tou­jours in­quiet, je posai sa che­mise sur sa tête, faute de cha­peau, pour la met­tre à l’abri du so­leil déjà mor­dant, je pas­sai mon bras au­tour de ses mi­nus­cules épau­les, pour la ras­surer, j’ai l’im­pres­sion de tenir un sque­let­te dans mes bras, ai-je pensé. Ça va, dis-je, tu m’as fait une de ses peurs, oui, moi aussi, mais oui, ça va, ça va mieux, merci, je sais pas ce qui s’est pas­sé, pour­tant j’avais lar­ge­ment pied.
Elle s’agrip­pa alors brus­que­ment à moi, posa sa tête dans le creux de mon cou, par­don, par­don, elle ré­pé­ta par­don en­core plu­sieurs fois, de­cres­cendo, je ne sais pas si elle se ren­dait vrai­ment compte de ce qu’elle di­sait, ça me fit un peu peur, elle me ser­ra un peu plus fort dans ses bras, je ten­tai de la cal­mer comme je pus, c’est rien, t’in­quiète pas, tout va bien, main­te­nant. Elle me lâ­cha enfin, oui, excuse-moi, tu as rai­son, tout va bien, elle re­tira de sa tête sa chemise et la ma­laxa ner­veu­se­ment.
Nous res­tâmes si­len­cieux quel­ques mi­nu­tes. Sa mai­greur con­ti­nuait à m’ob­sé­der et je fi­nis par dire, sur le ton de la plai­san­te­rie, dis donc, j’ai fa­ci­le­ment pu te por­ter, t’es pas bien gros­se, quand même, quel im­bé­ci­le, je n’au­rais pas dû lui dire ça, elle va m’en vou­loir, je suis idiot, je suis vrai­ment le pire des idiots, comme si ce genre de re­mar­que allait la dé­tendre, mais elle ré­pon­dit sim­ple­ment ah, bon, tu trou­ves, oui, peut-être. J’étais aba­sour­di qu’elle mi­ni­mi­sât à ce point la gra­vi­té de son ex­trême ché­ti­vi­té. Elle se rha­bil­la ce­pen­dant.
Elle me regarda, elle avait retrouvé un regard pétillant, elle souriait, même, eh bien mon pauvre, t’es complètement trempé, je haussai les épaules, pas grave, ça va vite sécher.
Merci, dit-elle doucement. Merci de quoi, au juste, ai-je pensé. Je venais vraisemblablement de sauver ma cousine en un geste que j’eusse qualifié dans mes rêveries de hautement héroïque, mais je n’en tirais aucune fierté, elle aurait pu se noyer sous mes yeux si je n’avais pas pris la bonne décision, ou pris cette décision quelques secondes trop tard, ou si j’étais moi-même tombé, ou si je n’avais pas réussi à l’extraire de l’eau, ou que sais-je encore, les possibilités, je le voyais bien, étaient infinies ; le hasard avait fait que la panique ne m’avait pas trop longtemps paralysé, que je n’avais pas glissé, que j’avais eu suffisamment de force pour la tirer au-dessus de la surface de l’eau. Le hasard avait sauvé Élodie. Mon héroïsme n’y était pas pour grand-chose.
Je n’osai lui demander si elle venait souvent se baigner seule, je ne souhaitais ni lui reprocher un comportement irresponsable (qui étais-je pour me permettre d’insinuer une telle chose ?), ni, dans le cas vraisemblable d’une réponse positive, ajouter à la frayeur que je venais de subir une sorte d’angoisse rétrospective. L’implorer de ne revenir qu’accompagnée eût relevé d’une inimaginable offense ; malgré notre mince différence d’âge, elle était la grande, moi le petit, il était impensable de passer outre cette hiérarchie.
Allez, viens. Elle se leva et prit son sac, je constatai qu’elle avait retrouvé assez d’énergie pour commander, pour me commander, plus précisément, j’essayai de ne pas m’en agacer, tu veux déjà rentrer, mais non, viens, tu vas voir. Bon, allons voir. Nous nous installâmes un peu plus loin entre deux rochers à flanc de falaise, nous ne pouvions plus voir qu’un fragment de mer, l’endroit était agréable et frais. Une sorte de petite grotte. Une cachette.
Élodie fouilla un peu dans son sac et en sortit un petit paquet, simple petit parallélépipède blanc frappé d’un gros rond rouge. Un paquet de cigarettes. Je crus d’abord à une erreur, qu’elle avait pris par mégarde celui de ses parents, bien que je ne me souvinsse pas de les avoir vus fumer, et qu’elle allait le remettre dans son sac mais non, elle l’ouvrit, prit une cigarette, la coinça entre ses lèvres et me tendit le paquet. Allez, vas-y, prends-en une, tu fumes lui demandai-je, sidéré, non, j’ai jamais fumé, mais c’est l’occasion, j’ai piqué le paquet à un voisin qui est venu l’autre jour chez nous pour un apéritif et qui l’a oublié, mais pourquoi tu l’as pris, ce paquet, j’en sais trop rien, ça m’est venu comme ça, j’ai pas réfléchi, vas-y, prends-en une.
Je tendis la main vers le paquet. J’étais comme fasciné. Ou alors, je n’osais pas la décevoir. Ou, en quelque sorte, lui désobéir. Ou je voulais lui faire croire que je n’avais peur de rien. Ou tout cela à la fois. Maladroitement, je saisis une cigarette en pinçant le bout du filtre, le paquet était presque plein, j’avais du mal à l’en extraire, ah, voilà, ça y est, elle paraît énorme, qu’est-ce que j’en fais, maintenant, j’ai l’air idiot. Je portai la cigarette à la bouche, elle paraît encore plus grosse, je dois avoir l’air complètement idiot. Elle me tendit un briquet — le briquet du voisin, j’imagine. Je le pris, j’hésitai, Élodie me regardait comme si elle attendait un événement extraordinaire, pourquoi moi d’abord et pas elle, elle veut voir si j’en suis capable, bon, très bien, je tournai la roue du briquet qui produisit quelques étincelles. Une flamme claire et régulière, docile, dirais-je même, se dressa, je l’approchai du cylindre blanc que je tenais du bout de mes lèvres, me faisant loucher. Je tirai sur la cigarette en recrachant immédiatement la fumée, ça y est elle est allumée, c’est bizarre, c’est même dégueulasse, ai-je ri en faisant claquer ma langue, je tendis le briquet à Élodie, qui alluma la sienne, il faut avaler la fumée, comme ça, elle tira sur sa cigarette et inspira. Elle sembla au bord de l’étouffement, elle toussa longuement et bruyamment, puis elle rit, ah, oui, c’est pas très bon, comment font les gens pour fumer, mais elle recommença, alors je fis de même, je pris une bouffée et inspirai.
Ce fut comme si l’on m’avait brutalement arraché la peau de la gorge, je toussai à mon tour, j’ai cru que ça n’allait jamais s’arrêter, Élodie rit de plus belle, me tapota inutilement le dos. Quand la douleur s’estompa, je finis par rire avec elle, tirai une nouvelle bouffée, plus petite, la douleur se fit moins vive. Ni elle ni moi n’aimions ça, le goût était atroce, piquant, écœurant, mais, comme pour tous ceux qui ont fumé en cachette, cette cigarette avait le goût enivrant de l’interdit.
Mais, au-delà de cette ivresse, cette cigarette représentait pour moi une forme de vengeance, comme si chaque bouffée effaçait les infamies que j’avais subies, comme si chaque bouffée était un coup en retour, tiens, ça c’est pour toi, pensais-je, c’est idiot, ça n’arrange rien, rien du tout, non, ça n’arrangeait rien, mais je continuais à regarder les nuages sortir de ma bouche comme s’ils modélisaient mon ressentiment — j’étais déçu qu’ils s’évanouissent si rapidement. Je devenais, du moins le pensai-je alors, celui qu’elle n’eût jamais voulu que je devinsse, une sorte de mauvais garçon, bien fait pour toi, tiens, regarde, je reprends une bouffée.
Nous avions terminé notre cigarette, ma tête tournait, la sensation était étrange, doucement effrayante, loin d’être désagréable. Ma soif de vengeance absurde n’était cependant pas étanchée, j’aurais volontiers repris une cigarette. Uniquement pour continuer à penser tiens, ça c’est encore pour toi.
Alors. Alors quoi, ai-je dit. Qu’est-ce que tu en as pensé. Pas grand-chose et toi. Pas terrible, ça pique et c’est pas bon mais c’est marrant, ça me fait tourner la tête, pas à toi, si, à moi aussi. Allez on y va, tu es sec maintenant, oui ça va, enfin, à peu près. Tiens, prends un chewing-gum. Pour l’haleine. Nous reprîmes la direction du petit chemin.
Élodie s’arrêta, je m’arrêtai à mon tour et la regardai, tu ne diras rien, hein, bah non, je vais pas dire qu’on a fumé, quand même, non, pas ça, ça, je me doute bien que, non, je voulais dire. Pour tout à l’heure. Dans l’eau, finit-elle par chuchoter. Je ne compris pas très bien l’objet de sa crainte ni pourquoi, devant moi, elle n’osa évoquer cet incident que par allusion. Non, bien sûr, je dirai rien.




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